Published On: 9 septembre 2026Categories: Projet

« On ne peut pas échapper au son » – Entretien avec l’équipe lauréate

L’équipe derrière « unfolded minute » : Franziska Schürch & Isabel Koellreuter (direction du projet/histoire), Jannik Giger (composition/arts plastiques), Rahel Zaugg (arts plastiques) et Andrea Steegmueller (ASA + SAGA GmbH, architecture), interrogés par Laura Alt. Salomé Gutscher, de ASA + SAGA, fait également partie de l’équipe.

Toutes nos félicitations pour votre victoire au concours du lieu de mémoire de Berne ! Comment avez-vous appris la décision du jury, et quelle a été votre première réaction ?

FS : Une amie m’a envoyé un SMS le matin : « Chère Franziska, félicitations, c’est trop cool ! » Je suis alors allée vérifier, puis j’ai écrit à mes camarades de lutte : « On a gagné ! »

RZ : Au début, je n’y ai pas cru.

AS : Nous étions très heureux.

Vous formez une équipe réunissant histoire, art et architecture. Comment cette collaboration interdisciplinaire s’est-elle concrètement déroulée ?

FS : De façon très démocratique. Nous avons apporté des idées lors de nombreuses séances, puis nous sommes retournés dans nos ateliers respectifs avec des « devoirs », nous y avons appliqué nos expertises respectives, avant de tout remettre en commun.

RZ : Nous avons aussi développé beaucoup d’idées ensemble, en reliant les différents corps de métier entre eux. Pour ma part, le plus difficile a été ceci : nous avions une montagne d’idées et devions la réduire à une petite colline — un processus passionnant.

AS : Au début, nous sommes allés voir ensemble le lieu où le Mémorial allait voir le jour. Les premières esquisses d’idées sont nées sur place, sur la Casinoterrasse.

Le jury décrit « unfolded minute » comme « offensif » et « ancré dans le présent ». Partagez-vous cette description ?

AS : Nous trouvons notre contribution plutôt discrète, en réalité. Nous avons essayé de créer quelque chose qui ait suffisamment de présence pour soutenir le lieu, sans trop le charger.

JG : Il doit naître un lieu de mémoire actif — un lieu où se produisent mouvement et rencontre. Le médium sonore et l’idée du forum y sont déterminants. Nous voulions que les gens puissent se rassembler et participer. Dans une ville, on entend de façon très spécifique — il y a les cloches des églises, la circulation, et l’on finit par occulter beaucoup de choses. Les cloches aussi sont une installation sonore : elles incarnent la régularité, quelque chose qui se répète et rythme le quotidien. Nous avons essayé de déplacer ce concept — le mur sonore ne répète jamais deux fois la même séquence, et il est impossible de prévoir quand elle retentira. C’est un contre-concept, qui va à rebours de notre façon habituelle d’écouter — on peut effectivement le qualifier d’offensif.

IK : On ne peut pas échapper au son. Face à un monument, on peut détourner le regard, mais lorsqu’on traverse le son, on ne peut presque pas se boucher les oreilles — cela nous plaisait. Nous allons en outre créer sur la terrasse des espaces où la rencontre se produit ici et maintenant.

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Que signifie pour vous le fait de transmettre la mémoire de manière sensorielle et atmosphérique ?

AS : L’avantage de notre intervention, du son, c’est que tout le monde, vraiment, se sent concerné. Nous voulions nous adresser à toutes les personnes, et même les personnes aveugles ou sourdes, par exemple, peuvent percevoir l’installation. On peut entendre le mur, le sentir, en percevoir les vibrations. Il nous importait que le lieu de mémoire soit perceptible pour les jeunes comme pour les moins jeunes, pour les personnes avec et sans limitations.

IK : Nous voulions aussi créer un lieu adapté à la médiation auprès des enfants. Il devait parler un langage compréhensible par tous — cette œuvre devait être simple d’accès et indépendante du langage, de sorte que l’on puisse s’y confronter sans qu’il soit nécessaire de nous l’expliquer.

A-t-il été difficile de traduire des thématiques telles que le national-socialisme, ses victimes et le rôle de la Suisse, dans une forme aussi réduite et abstraite que le son ?

IK : Les séquences sonores sont dédiées aux victimes du national-socialisme. L’idée était de renouer avec la « minute de silence » et de nous souvenir de personnes — non pas d’abord en tant que victimes, mais en tant qu’individus. Nous commémorons sans personnaliser, mais en rendant hommage à chaque vie et à son caractère unique.

Le mur sonore doit diffuser une séquence sonore d’une minute, trois fois par heure. Comment en êtes-vous arrivés à ce rythme, à cette durée et à la dimension de contenu des séquences sonores ?

JG : Il nous importait que l’on ne parle pas seulement des minutes sonores, mais aussi du silence qui les sépare. Nous voulions en outre nous opposer à la cadence que l’on connaît avec les cloches des églises. Trois fois par heure nous a paru juste : la Casinoterrasse n’est pas un musée, mais un espace public avec de la restauration et des riverains et riveraines qui souhaitent dormir — nous en tenons compte. Il nous importait qu’il y ait une certaine irrégularité, sans pour autant que les gens restent quatre heures devant le mur sans qu’il ne se passe rien. Bien que jamais deux séquences ne soient identiques, les minutes sont reliées entre elles — comme une chaîne, comme lorsque des personnes se donnent la main. La mélodie se termine et reprend pour ainsi dire là où elle s’était arrêtée. En musique, on appelle cela un « fondu enchaîné » (crossfade). Les pauses sont en quelque sorte l’inverse de la minute de silence — un silence qui agit toutefois comme une résonance ou un écho anticipé. L’installation fonctionne donc en réalité en permanence, car les pauses en font partie intégrante.

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© ASA+SAGA

Outre le mur sonore, le lieu de mémoire comprend aussi un forum circulaire doté de bancs. Une inscription lumineuse à LED doit apparaître à l’intérieur de ce forum. Que va-t-on précisément y lire ?

IK : Inspirées du « Fragebogen » (Questionnaire) de Max Frisch, nous posons des questions relatives aux droits humains. Elles doivent apparaître à l’intérieur du forum. Ce sont des questions simples, mais qui exigent de véritablement se tourner vers soi-même.

RZ : Lorsqu’on est assis ensemble dans ce cercle, on a quelqu’un en face de soi, et une question plane au-dessus de cette personne. L’objectif est d’amorcer une conversation autour de ces questions, peut-être même avec des personnes que l’on ne connaît pas du tout. Les conversations sont le fondement de la démocratie. Il est aujourd’hui absolument nécessaire de soutenir cela.

Nous avons parlé jusqu’ici de deux éléments de l’installation ; un troisième vient les compléter : des écrans électroniques. Quel accès permettent-ils, et comment se situent-ils par rapport au mur sonore et au forum ?

AS : Les trois éléments ne sont pas simplement juxtaposés, ils forment un tout. Nous les avons disposés délibérément de manière à ce que l’installation puisse être perçue avec subtilité, tout en restant visible. Grâce au matériau — nous avons choisi de l’acier laminé, qui s’intègre au contexte par sa couleur et sa matérialité —, l’ensemble est unifié, de sorte que l’on comprenne immédiatement : cela va ensemble, cela fait partie de cette installation. Même lorsqu’on passe par là, en tant que passante ou passant venant du pont ou de la ville.

IK : Chaque séquence sonore doit être dédiée à une vie, et nous voulions rendre visibles ces parcours de vie. Une histoire doit être contextualisée pour devenir compréhensible. Sur les écrans doivent apparaître de courtes biographies : on doit pouvoir lire des noms, entendre des histoires — sur qui s’est engagé, qui a exploité la marge de manœuvre, qui a été refoulé. Il s’agit de se souvenir et de se confronter à la complexité de l’histoire durant la période nazie, ainsi qu’au rôle joué par les Suissesses et les Suisses. Il existe aussi un lien avec le réseau, avec un site internet où ces biographies seront présentées de manière plus approfondie. Nous voulons que l’histoire devienne tangible, non seulement sur le plan sensoriel, mais aussi sur le plan intellectuel.

À propos du réseau : dans le cadre du projet Mémorial, le lieu de mémoire de Berne est étroitement lié au « Vermittlungszentrum Flucht » (centre de médiation sur la fuite) prévu à Diepoldsau (SG), et doit s’inscrire dans un réseau plus vaste de la mémoire en Suisse. Que signifie pour vous cette intégration ?

IK : Nous avons compris que l’existence de ce réseau et de l’association responsable représentait une grande chance, avec des personnes en quelque sorte prêtes à s’engager pour alimenter les écrans en contenu et coordonner la médiation entre les différents lieux. Il est important, pour le Mémorial, qu’il soit encadré sur le plan curatorial et qu’il y ait des personnes pour en assumer la responsabilité à long terme. Nous ne savons pas encore précisément ce qui nous attend, mais nous nous réjouissons de cette collaboration.

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© Rahel Zaugg

Vous avez également proposé d’imprimer sur les tickets de caisse des restaurants, parkings, cafés etc. avoisinants à Berne une mention en lien avec le Mémorial — par exemple une question relative aux droits humains. C’est une démarche étonnamment accessible. Comment avez-vous eu cette idée ?

RZ : L’idée est apparue tôt et s’est ensuite reliée aux questions destinées au forum. Je trouve ces questions essentielles pour le projet — notamment le fait qu’elles ne soient pas seulement posées sur place, mais aussi transmises au-delà. Un support que l’on emporte toujours involontairement dans le quotidien, ce sont justement les tickets de caisse.

IK : Rahel Zaugg l’a immédiatement compris. Lorsque nous étions sur place à Berne, elle a commencé à collectionner ces tickets — elle est allée au parking et a constaté que ce type de tickets existait partout : billets de tram, tickets de parking, reçus de café.

RZ : C’est un vecteur qui existe de toute façon, auquel on peut recourir de manière très accessible pour diffuser ces questions au-delà du lieu.

IK : Et il faut impliquer des personnes pour qu’elles participent — la gérante du bar, les entreprises de transport, etc. Il faut mener de nombreuses discussions et embarquer les gens avec nous. Cela a aussi un effet multiplicateur, auquel nous sommes tout à fait intéressés.

On pourrait naturellement objecter qu’un format aussi banal qu’un ticket de caisse ou de parking sape le sérieux du sujet. Comment gérez-vous ce risque ?

RZ : Je ne pense pas qu’une question, transmise par hasard et de manière inattendue, en devienne moins sérieuse. Certes, on peut s’y soustraire, jeter le ticket, tout simplement ne pas regarder — mais, pour en revenir au Mémorial, c’est justement un rôle qu’a en partie joué la Suisse à l’époque du national-socialisme. Il s’agit de ce moment où l’on se demande : pourquoi est-ce écrit là ? C’est là que commence le questionnement.

AS : Je trouve aussi que le fait de ne pas se limiter au lieu de mémoire, mais d’essayer de porter le sujet plus loin, en souligne le sérieux. Il s’agit de laisser des traces.

Vous l’avez déjà évoqué — de nombreuses personnes passent par la Casinoterrasse dans leur quotidien. Que souhaiteriez-vous que ressentent les gens qui, à l’avenir, traverseront la Casinoterrasse et entendront le mur sonore ?

IK : Nous souhaitons qu’elles s’arrêtent un instant et s’attardent, qu’elles s’émerveillent, qu’elles réfléchissent. Nous trouverions très beau que de nombreuses rencontres s’y produisent, et que l’on s’expose au son tout en réfléchissant ensuite au présent : qu’est-ce que cela a à voir avec ma vie ?

AS : Il viendra peut-être aussi des touristes venus des quatre coins du monde, ce serait beau. Mais il s’agit également des moments subjectifs des Bernoises et des Bernois : lorsqu’on passe à vélo, ou qu’on marche délibérément lentement pendant une minute. On emporte quelque chose avec soi pour la journée, ou pour la prochaine discussion.

Un grand merci pour cet entretien.

L’entretien a été réalisé le 2 septembre 2026.